Grabels, déssine-moi une ville…

Face à la mondialisation et à la pression de l’étalement urbain des grandes métropoles, l’agriculture  et les espaces naturels  deviennent, dans certains cas, une composante forte de la ville. Grabels, commune limitrophe de Montpellier,  a décidé de prendre son destin  de ville durable en main. Depuis 2008, l’équipe municipale, unie autour de son maire René Revol, membre du Parti de Gauche, a fait le pari de concilier développement et respect de son patrimoine agricole et paysager. Enquête sur une aventure démocratique réussie.

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Samedi matin. Temps hivernal, vent et grisaille. Marie Fournajoux enfonce son bonnet de laine sur une masse de cheveux bouclé. Bien emmitouflée, elle veille fièrement sur ses pains bios. A côté d’elle, d’autres étalages de produits locaux encerclent la petite place devant la cave coopérative de Grabels. Le marché des producteurs s’ébroue sous la figure de proue d’une imposante grue, trônant au milieu du chantier de la future mairie. « C’est un des rares marchés de la Région où je me suis sentie accueillie, il y a une entraide entre les exposants » raconte Marie, « et en plus ils sont venus me chercher, ils avaient besoin d’un artisan-boulanger dans le marché».  C’était en 2008. Depuis Grabels a élaboré un projet multifacette pour améliorer la qualité de vie de ces habitants en les associant peu à peu aux choix et décisions politiques de l’équipe municipale.

L’économie locale revient en force : la crise du modèle économique actuel et la nécessité d’un mode de vie durable rendent de plus en plus séduisants les circuits courts.

Le maire, René Revol fait ses courses et salue tout le monde : «On cherchait un moyen de changer de modèle économique basée sur la concurrence en défendant une relocalisation des activités. On avait des petits moyens et on a commencé ici dans ce marché. On voulait mettre en place une économie sociale qui aide à la fois les artisans, les producteurs et les habitants de la commune.»

Le Marché paysan de Grabels est un modèle du genre : il s’est donné pour objectif  de proposer des produits frais cultivés à proximité et permet, par son système de vente directe ou avec un seul intermédiaire, de garantir la fraîcheur du produit et sa qualité. Tous les exposants présents sur le marché ont signé une charte consultable sur le site de la ville. Ils s’engagent à indiquer clairement sur leur étal et par l’intermédiaire de leurs ardoises de couleurs, l’origine exacte de leurs produits. Elaboré avec des chercheurs de l’INRA, le projet Coxinel est un « laboratoire à ciel ouvert ». Les habitants et les exposants ont joué le jeu, et cinq ans après le marché attire même les montpelliérains en quête de bons produits. Il faut dire que Grabels est aux portes de Montpellier, une ville un peu trop dynamique.

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Montpellier: explosion démographique et développement urbain tentaculaire

L’agglomération Montpelliéraine a vu sa population tripler en 20 ans. Aujourd’hui, elle atteint les 250 000 habitants et pourrait rejoindre le seuil des 750 000 habitants à l’horizon 2030. Son urbanisation ne se tarit pas et digère progressivement les quelques kilomètres qui la séparent du bord de mer. La ville s’allonge toujours plus dans la plaine, borde les grandes voies de communication et gagne même les reliefs mouvementés des garrigues. Les villages qui la bordent accueillent les citadins en manque de nature. Ils forment à présent, le « péri urbain». Mais à quel prix ?

Gérer 30 ans d’anarchie urbanistique

L’urbanisation accélérée des années 80 a fait des dégâts. A Grabels, un étalement urbain anarchique s’illustre dans différentes parties de son territoire. Le village est constitué d’un côté, d’un centre historique qui s’est développé lentement avec ses faubourgs et qui à partir des années 80 a subit une urbanisation extensive : une zone pavillonnaire l’encercle jusqu’aux coteaux où d’immenses villas trônent sur de très grandes parcelles d’un hectare chacune.

A partir des années 90, un urbanisme extensif en forme de résidences, d’habitats collectifs, privés et publics sur le secteur de la Valsière, une zone plutôt dédiée aux secteurs d’activités économiques, s’est développé en bordure de Montpellier.

Entre les deux entités une colline et plusieurs kilomètres de garrigue. Deux pôles séparés par leurs histoires respectives et leur mode de vie. Ville écartelée, terre agricole grignotée par les promoteurs immobiliers. Paysages mités, transports publics insuffisants, Grabels souffre d’un développement urbain anarchique et destructeur d’identité.

grabelspaysagebmartinComment redonner une cohérence à ces lieux morcelés ? Comment freiner l’étalement urbain et permettre au village d’établir une nouvelle relation à la nature ?

Le PLU*: un outil pour réintroduire la nature dans la ville

René Revol : « Je suis un enfant des 30 glorieuses, j’ai grandi à la montagne et je suis venu à la ville vers 20 ans…j’ai adoré la ville et j’ai longtemps rejeté la nature qui pour moi était le symbole de la barbarie…J’ai valorisé la ville, j’aimais le béton, les rues, les voitures…mais très vite je me suis aperçu que la ville était dure et que l’urbain pouvait détruire l’humain. Je me suis demandé : comment réintroduire la nature dans la ville, mais pas d’une manière passéiste, pas en revenant 50 ans en arrière ». A Grabels, la nature veut reprendre ses droits.

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En 2011, le maire décide de remanier le PLU (Plan Local d’Urbanisation) qui n’encadrait pas assez les constructions des promoteurs peu scrupuleux de l’environnement. Il lance le PADD* qui pause les principes généraux du Grabels de demain et qui place la nature au centre de son projet de vie.

En deux ans Grabels établi  un PLU ambitieux qui s’engage à préserver les ressources du territoire. Le 31 octobre 2013 il est accepté par tous et validé par le préfet. « Le projet a été mené sur les tambour battant par le maire et son équipe très dynamique. C’est un des projet les plus abouti de la Région », Mika Richardier, urbaniste à Divercités, était en charge de la coordination et la rédaction du document.

« Le droit collectif qui réglemente l’aménagement du bâtit prévôt sur le droit du propriétaire individuel. »

Dès le départ, cette aventure est l’occasion de définir les choix politiques de la commune de Grabels. La priorité est à la préservation des grands espaces agricoles et naturels, porteurs de son identité et de sa qualité. Magali Blanc, directrice du service urbaniste de la Mairie, évoque les batailles qu’il a fallu mener pour imposer la nature au centre de la politique de la ville et refuser des constructions sur des zones vertes. « Certaines personnes  ont du mal à accepter que le droit collectif qui réglemente l’aménagement du bâtit prévôt sur le droit du propriétaire individuel. Il a fallu tenir bon mais maintenant on est fière de notre travail! »

Le territoire communal représente 1 624 ha. Il est occupé par 64% d’espaces naturels, 16% d’espaces agricoles et 20% d’espaces urbanisés. Traversé par la rivière Mosson, le paysage est varié. Le PLU est morphologique, il suit les courbes de l’écologie humaine du territoire et respecte ses spécificités paysagères.

L’agriculture biologique encouragée

L’importance des espaces naturels constitue une richesse pour la commune tant sur le plan de ses paysages et de sa qualité de vie. Le PLU ne réduit pas ces espaces et s’engage à  réinsérer une agriculture viable et respectueuse de l’environnement. La mairie va aider de jeunes agriculteurs à venir s’installer sur les terres arables. Cette vision s’intègre dans une démarche globale de maintien d’une ceinture verte autour de Montpellier dans un contexte plus large du SCOT*. L’objectif de restauration de la nature en ville s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre des engagements du Grenelle de l’environnement. Tout se tient et pour une fois, commune, région et état travaillent ensemble.

« Des gens qui ne font rien ensemble, ne vivrons pas bien ensemble. »

L’équipe municipale se lance dans l’élaboration du PLU en incluant les habitants. « Si l’objectif, dans une commune, une agglomération, c’est le bien vivre ensemble il faut commencer par « faire ensemble ». Des gens qui ne font rien ensemble, ne vivrons pas bien ensemble»,  Makan Rafatjou est architecte et l’un des partenaires du projet avec le cabinet d’urbanisme montpelliérain Divercités, les services d’urbanisme de l’Agglomération et de la Ville de Montpellier. Il aime à rappeler une phrase de préambule du code de l’urbanisme : « le territoire de la république est le bien commun de la nation, c’est au nom de l’intérêt général que nous limitons la liberté du tiers de pouvoir disposer de sa parcelle et ça vaut pour le public comme pour le privé. »

Lors des dix réunions qui sont étalées entre 2011 et 2013, 380 habitants des différents quartiers ont rencontré l’équipe municipale, les architectes et exprimé leurs aspirations et leurs peurs. « Les habitants ne voulaient pas que leur village grossisse plus, la démographie a été revue à la baisse. Certains voulaient des choses contradictoires…à la fois ne pas avoir de nouvelles constructions devant leurs fenêtres tout en voulant vendre leurs terrains à des promoteurs immobiliers à d’autres endroits. Il y avait aussi des réticences pour la construction de logements sociaux dans le vieux village… », se souvient Bruno Flacher, adjoint responsable de la communication, en charge des réunions publiques et de la démocratie participative.

Comment concilier intérêt individuel et espace public ?

Yves Lemaire était le président de l’association des habitants de la Valsière. Il vit dans une maison en haut de la colline jouxtant un champ d’olivier depuis 10 ans. Attaché aux zones vertes de sa commune il a suivi la concertation avec intérêt. Il a participé aux comités de travail pour réhumaniser son quartier. Eloignés de plusieurs kilomètres du vieux village, La Valsière est composée dans une large partie de résidences sécurisées qui ne communiquent pas entre elles. Habitats enfermés sur eux-mêmes, les immeubles entourés de barrières et de portails automatiques ne favorisent pas le « vivre ensemble » ! Depuis 20 ans cet habitat rempli le paysage urbain du sud de la France. « Les gens se tournent le dos, c’est le reflet d’une idéologie individualiste» ajoute Magali Blanc.

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Comment en est-on arrivé là ? Makan Rafatdjou avance des pistes : « La première c’est la pensée de  la « gated community » américaine qui s’est étendue très vite à nous avec le système libéral depuis les années 80 et qui a croisé aussi la théorie des grands ensembles. La question de la sécurité dans ces quartiers a débouché sur l’idée des résidences fermées. » Yves Lemaire évoque la lutte qu’ils ont mené pour obliger les promoteurs à aménager un passage pour les piétons entre deux résidences construites dos à dos. Presque 2 ans pour faire reculer les barrières de quelques mètres.

Comment créer du lien dans des quartiers conçus comme une accumulation de bunkers? Les urbanistes, les élus et les citoyens de la Valsière se retrouvent régulièrement pour en discuter et élaborer des stratégies : création d’une maison communale, mise-en-place d’un marché le mardi soir, bornes de co-voiturage, réhabilitation des espaces publics abandonnés. Doucement mais surement, les idées prennent vie et la maison communale a ouvert ses portes en octobre 2013.

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En ce début d’année 2014, Grabels continue son rêve d’un territoire vivant et respectueux de ses ressources. Prochaine étape : la validation du PAEN*de Grabels qui classera en zones naturelles une grande partie de son territoire en 2015. Elle deviendra ainsi une des premières communes de la Région Languedoc Roussillon, aux patrimoines naturels et agricoles protégés.

Glossaire

PLU* : Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) est un document stratégique et réglementaire qui expose les grandes orientations d’aménagement de la ville pour les quinze prochaines années à venir. Le PLU exprime le développement souhaité du territoire dont la traduction est faite au travers du document «Projet d’aménagement et de développement durable» (PADD).

P.A.D.D* : Projet d’Aménagement et de Développement Durables. Ce document stratégique définit le projet communal pour les quinze années à venir et permet d’exprimer une ambition partagée pour servir de guide à l’action des pouvoirs publics et de cadre de référence pour les acteurs privés. Le PADD constitue la « clé de voute » ou le « chef d’orchestre » du futur PLU.

SCOT* : Institué par la loi solidarité et renouvellement urbain (SRU) du 13 décembre 2000 en remplacement de l’ancien schéma directeur, le schéma de cohérence territoriale (Scot) vise principalement à harmoniser les politiques d’urbanisme à l’échelle des agglomérations.

PAEN* : (Périmètre Agricole Et Naturel) : permet aux Départements, en accord avec les Communes concernées d’approuver des périmètres de protection et de mise en valeur des espaces agricoles et naturels périurbains.

Janvier 2014

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